Lettres d'une Péruvienne, édition de 1752 - Lettre 34

Il m’a fallu beaucoup de temps, mon cher Aza, pour approfondir la cause du mépris que l’on a presque généralement ici pour les femmes. Enfin je crois l’avoir découvert dans le peu de rapport qu’il y a entre ce qu’elles font et ce qu’on s’imagine qu’elles devraient être. On voudrait, comme ailleurs, qu’elles eussent du mérite et de la vertu. Mais il faudrait que la nature les fît ainsi ; car l’éducation qu’on leur donne est si opposée à la fin qu’on leur propose, qu’elle me paraît être le chef-d’œuvre de l’inconséquence française.

On sait au Pérou, mon cher Aza, que, pour préparer les humains à la pratique des vertus, il faut leur inspirer dès l’enfance un courage et une certaine fermeté d’âme qui leur forment un caractère décidé ; on l’ignore en France. Dans le premier âge, les enfants ne paraissent destinés qu’au divertissement des parents et de ceux qui les gouvernent. Il semble que l’on veuille tirer un honteux avantage de leur incapacité à découvrir la vérité. On les trompe sur ce qu’ils ne voient pas. On leur donne des idées fausses de ce qui se présente à leurs sens, et l’on rit inhumainement de leurs erreurs ; on augmente leur sensibilité et leur faiblesse naturelle par une puérile compassion pour les petits accidents qui leur arrivent ; on oublie qu’ils doivent être des hommes.

Je ne sais quelles sont les suites de l’éducation qu’un père donne à son fils ; je ne m’en suis pas informée. Mais je sais que, du moment que les filles commencent à être capables de recevoir des instructions, on les enferme dans une maison religieuse pour leur apprendre à vivre dans le monde, que l’on confie le soin d’éclairer leur esprit à des personnes auxquelles on ferait peut-être un crime d’en avoir et qui sont incapables de leur former le cœur qu’elles ne connaissent pas.

Les principes de la religion, si propres à servir de germe à toutes les vertus, ne sont appris que superficiellement et par mémoire. Les devoirs à l’égard de la divinité ne sont pas inspirés avec plus de méthode. Ils consistent dans de petites cérémonies d’un culte extérieur, exigées avec tant de sévérité, pratiquées avec tant d’ennui, que c’est le premier joug dont on se défait en entrant dans le monde, et si l’on en conserve encore quelques usages, à la manière dont on s’en acquitte, on croirait volontiers que ce n’est qu’une espèce de politesse que l’on rend par habitude à la divinité.

D’ailleurs, rien ne remplace les premiers fondements d’une éducation mal dirigée. On ne connaît presque point en France le respect pour soi-même dont on prend tant de soin de remplir le cœur de nos vierges. Ce sentiment généreux, qui nous rend le juge le plus sévère de nos actions et de nos pensées, qui devient un principe sûr, quand il est bien senti, n’est ici d’aucune ressource pour les femmes. Au peu de soin que l’on prend de leur âme, on serait tenté de croire que les Français sont dans l’erreur de certains peuples barbares qui leur en refusent une.

Régler les mouvements du corps, arranger ceux du visage, composer l’extérieur, sont les points essentiels de l’éducation. C’est sur les attitudes plus ou moins gênantes de leurs filles que les parents se glorifient de les avoir bien élevées. Ils leur recommandent de se pénétrer de confusion pour une faute commise contre la bonne grâce : ils ne leur disent pas que la contenance honnête n’est qu’une hypocrisie si elle n’est l’effet de l’honnêteté de l’âme. On excite sans cesse en elles ce méprisable amour-propre qui n’a d’effet que sur les agréments extérieurs. On ne leur fait pas connaître celui qui forme le mérite et qui n’est satisfait que par l’estime. On borne la seule idée qu’on leur donne de l’honneur à n’avoir point d’amants, en leur présentant sans cesse la certitude de plaire pour récompense de la gêne et de la contrainte qu’on leur impose ; et le temps le plus précieux pour former l’esprit est employé à acquérir des talents imparfaits dont on fait peu d’usage dans la jeunesse et qui deviennent des ridicules dans un âge plus avancé.

Mais ce n’est pas tout, mon cher Aza. L’inconséquence des Français n’a point de bornes. Avec de tels principes, ils attendent de leurs femmes la pratique des vertus qu’ils ne leur font pas connaître ; ils ne leur donnent pas même une idée juste des termes qui les désignent. Je tire tous les jours plus d’éclaircissement qu’il ne m’en faut là-dessus dans les entretiens que j’ai avec de jeunes personnes dont l’ignorance ne me cause pas moins d’étonnement que tout ce que j’ai vu jusqu’ici.

Si je leur parle de sentiments, elles se défendent d’en avoir parce qu’elles ne connaissent que celui de l’amour. Elles n’entendent, par le mot de bonté, que la compassion naturelle que l’on éprouve à la vue d’un être souffrant, et j’ai même remarqué qu’elles en sont plus affectées pour des animaux que pour des humains ; mais cette bonté tendre, réfléchie, qui fait faire le bien avec noblesse et discernement, qui porte à l’indulgence et à l’humanité, leur est totalement inconnue. Elles croient avoir rempli toute l’étendue des devoirs de la discrétion en ne révélant qu’à quelques amies les secrets frivoles qu’elles ont surpris ou qu’on leur a confiés. Mais elles n’ont aucune idée de cette discrétion circonspecte, délicate et nécessaire pour ne point être à charge, pour ne blesser personne, et pour maintenir la paix dans la société.

Si j’essaie de leur expliquer ce que j’entends par la modération dans laquelle les vertus sont presque des vices, si je parle de l’honnêteté des mœurs et de l’équité à l’égard des inférieurs, si peu pratiquée en France, et de la fermeté à mépriser et à fuir les vicieux de qualité, je remarque à leur embarras qu’elles me soupçonnent de parler la langue péruvienne, et que la politesse les engage à feindre de m’entendre.

Elles ne sont pas mieux instruites sur la connaissance du monde, des hommes et de la société. Elles ignorent jusqu’à l’usage de leur langue naturelle ; il est rare qu’elles la parlent correctement, et je ne m’aperçois pas, sans une extrême surprise, que je suis à présent plus savante qu’elles à cet égard.

C’est dans cette ignorance que l’on marie les filles à peine sorties de l’enfance. Dès lors il semble, au peu d’intérêt que les parents prennent à leur conduite, qu’elles ne leur appartiennent plus. Il serait encore temps de réparer les défauts de la première éducation ; on n’en prend pas la peine.

Une jeune femme, libre dans son appartement, y reçoit sans contrainte les compagnies qui lui plaisent. Ses occupations sont ordinairement puériles, toujours inutiles, et peut-être au-dessous de l’oisiveté. On entretient son esprit tout au moins de frivolités malignes ou insipides, plus propres à la rendre méprisable que la stupidité même. Sans confiance en elle, son mari ne cherche point à la former au soin de ses affaires, de sa famille et de sa maison. Elle ne participe au tout de ce petit univers que par la représentation. C’est une figure d’ornement pour amuser les curieux. Aussi, pour peu que l’humeur impérieuse se joigne au goût de la dissipation, elle donne dans tous les travers, passe rapidement de l’indépendance à la licence, et bientôt elle arrache le mépris et l’indignation des hommes malgré leur penchant et leur intérêt à tolérer les vices de la jeunesse en faveur de ses agréments.

Quoique je te dise la vérité avec toute la sincérité de mon cœur, mon cher Aza, garde-toi bien de croire, qu’il n’y ait point ici de femmes de mérite. Il en est d’assez heureusement nées pour se donner à elles-mêmes ce que l’éducation leur refuse. L’attachement à leurs devoirs, la décence de leurs mœurs et les agréments honnêtes de leur esprit attirent sur elles l’estime de tout le monde. Mais le nombre de celles-là est si borné en comparaison de la multitude qu’elles sont connues et révérées par leur propre nom. Ne crois pas non plus que le dérangement de la conduite des autres vienne de leur mauvais naturel. En général, il me semble que les femmes naissent ici, bien plus communément que chez nous, avec toutes les dispositions nécessaires pour égaler les hommes en mérite et en vertus. Mais comme s’ils en convenaient au fond de leur cœur, et que leur orgueil ne pût supporter cette égalité, ils contribuent en toute manière à les rendre méprisables soit en manquant de considération pour les leurs, soit en séduisant celles des autres.

Quand tu sauras qu’ici l’autorité est entièrement du côté des hommes, tu ne douteras pas, mon cher Aza, qu’ils ne soient responsables de tous les désordres de la société. Ceux qui, par une lâche indifférence, laissent suivre à leurs femmes le goût qui les perd, sans être les plus coupables ne sont pas les moins dignes d’être méprisés ; mais on ne fait pas assez d’attention à ceux qui, par l’exemple d’une conduite vicieuse et indécente, entraînent leurs femmes dans le dérèglement, ou par dépit ou par vengeance.

Et en effet, mon chez Aza, comment ne seraient-elles pas révoltées contre l’injustice des lois qui tolèrent l’impunité des hommes, poussée au même excès que leur autorité. Un mari, sans craindre aucune punition, peut avoir pour sa femme les manières les plus rebutantes ; il peut dissiper en prodigalités, aussi criminelles qu’excessives, non seulement son bien, celui de ses enfants, mais même celui de la victime qu’il fait gémir presque dans l’indigence, par une avarice pour les dépenses honnêtes, qui s’allie très communément ici avec la prodigalité. Il est autorisé à punir rigoureusement l’apparence d’une légère infidélité en se livrant sans honte à toutes celles que le libertinage lui suggère. Enfin, mon cher Aza, il semble qu’en France les liens du mariage ne soient réciproques qu’au moment de la célébration, et que dans la suite les femmes seules y doivent être assujetties.

Je pense et je sens que ce serait les honorer beaucoup que de les croire capables de conserver de l’amour pour leur mari malgré l’indifférence et les dégoûts dont la plupart sont accablées. Mais qui peut résister au mépris ?

Le premier sentiment que la nature a mis en nous est le plaisir d’être, et nous le sentons plus vivement, et par degrés, à mesure que nous nous apercevons du cas que l’on fait de nous.

Le bonheur machinal du premier âge est d’être aimé de ses parents et accueilli des étrangers. Celui du reste de la vie est de sentir l’importance de notre être, à proportion qu’il devient nécessaire au bonheur d’un autre. C’est toi, mon cher Aza, c’est ton amour extrême, c’est la franchise de nos cœurs, la sincérité de nos sentiments qui m’ont dévoilé les secrets de la nature et ceux de l’amour. L’amitié, ce sage et doux lien, devrait peut-être remplir tous nos vœux, mais elle partage sans crime et sans scrupule son affection entre plusieurs objets ; l’amour qui donne et qui exige une préférence exclusive nous présente une idée si haute, si satisfaisante de notre être, qu’elle seule peut contenter l’avide ambition de primauté qui naît avec nous, qui se manifeste dans tous les âges, dans tous les états ; et le goût naturel pour la propriété achève de déterminer notre penchant à l’amour.

Si la possession d’un meuble, d’un bijou, d’une terre est un des sentiments les plus agréables que nous éprouvions, quel doit être celui qui nous assure la possession d’un cœur, d’une âme, d’un être libre, indépendant, et qui se donne volontairement en échange du plaisir de posséder en nous les mêmes avantages ?

S’il est donc vrai, mon cher Aza, que le désir dominant de nos cœurs soit celui d’être honoré en général et chéri de quelqu’un en particulier, conçois-tu par quelle inconséquence les Français peuvent espérer qu’une jeune femme accablée de l’indifférence offensante de son mari ne cherche pas à se soustraire à l’espèce d’anéantissement qu’on lui présente sous toutes sortes de formes ? Imagines-tu qu’on puisse lui proposer de ne tenir à rien dans l’âge où les prétentions vont toujours au-delà du mérite ? Pourrais-tu comprendre sur quel fondement on exige d’elle la pratique des vertus, dont les hommes se dispensent, en leur refusant les lumières et les principes nécessaires pour les pratiquer. Mais ce qui se conçoit encore moins, c’est que les parents et les maris se plaignent réciproquement du mépris que l’on a pour leurs femmes et leurs filles, et qu’ils en perpétuent la cause de race en race avec l’ignorance, l’incapacité et la mauvaise éducation.

Ô mon cher Aza ! que les vices brillants d’une nation d’ailleurs si séduisante ne nous dégoûtent point de la naïve simplicité de nos mœurs ! N’oublions jamais, toi, l’obligation où tu es d’être mon exemple, mon guide, mon soutien dans le chemin de la vertu ; et moi, celle où je suis de conserver ton estime et ton amour, en imitant mon modèle.

Source : https://lesmanuelslibres.region-academique-idf.fr
Télécharger le manuel : https://forge.apps.education.fr/drane-ile-de-france/les-manuels-libres/francais-premiere ou directement le fichier ZIP
Sous réserve des droits de propriété intellectuelle de tiers, les contenus de ce site sont proposés dans le cadre du droit Français sous licence CC BY-NC-SA 4.0